Repères historiques

La découverte de l’île

L’île d’Ayiti (« terre des hautes montages ») était autrefois peuplée par les Taïnos, une ethnie liée à un groupe amérindien des Antilles issu de la forêt amazonienne : les Arawaks. Elle était alors divisée en cinq Caciquats, des territoires indépendants gouvernés chacun par un chef héréditaire appelé Cacique dont le pouvoir était absolu. Lorsque Christophe Colomb jeta l’ancre dans la baie du môle Saint Nicolas pour la première fois, le 6 décembre 1492, l’île comptait probablement plusieurs centaines de milliers d’habitants. Il baptisa cette terre qu’il trouvait merveilleuse, Espanola (« l’Espagnole »). Lors de son second voyage, en 1493, il y fonda « La Isabela », première ville européenne du Nouveau Monde. Cinquante ans après le début de la colonisation, la population autochtone avait quasiment disparu, décimée par la brutalité des colons ainsi que les maladies qu’ils avaient introduites.

La colonisation

Alors que les Espagnols concentraient leurs efforts sur la partie orientale de l’île, les Français s’intéressèrent à sa partie occidentale. A la fin du XVIème siècle, des flibustiers français s’établirent au nord, sur l’île de la Tortue. Ils tentaient périodiquement des incursions sur la « Grande terre ». Vers 1625, des Français occupèrent la partie nord-ouest de l’île et gagnèrent progressivement le sud. La colonie prit son essor pendant le règne de Louis XIV sous l’impulsion du ministre Colbert. Le Cap-Français fut fondé en 1670. Suite au traité de Ryswick (1697), l’Espagne abandonna ses prétentions sur l’ensemble de l’île et accepta la présence française dans sa partie occidentale. Celle-ci devint alors la colonie de Saint-Domingue. Le traité d’Aranjuez (1777) officialisa la souveraineté de la France sur ce territoire.

L’esclavage

Saint-Domingue devint la plus prospère des possessions françaises. Au XVIIIème siècle, « la perle des Antilles » était le premier producteur mondial de sucre. Son commerce extérieur (sucre mais aussi café, indigo, coton et cacao) représentait un tiers de celui de la France métropolitaine. Cette opulence reposait principalement sur la traite négrière. Achetés par des armateurs de Nantes, Bordeaux ou la Rochelle sur les côtés africaines (Golfe de Guinée, Bénin, Togo, Nigéria…), des dizaines de milliers d’esclaves débarquaient chaque année au Cap-Français ou à Port-au-Prince où ils étaient revendus à des colons. Leurs conditions de vie sur les plantations étaient régies par le Code noir édicté en 1685 par Louis XIV. Saint-Domingue comptait près de 500 000 esclaves noirs pour 32 000 blancs & 28 000 gens de couleur libres à la veille de la Révolution française.

La révolte des Noirs

La Révolution haïtienne débuta en août 1791, suite à la cérémonie de Bois-Caïman, dans la plaine du Nord. Des Blancs furent massacrés et leurs habitations incendiées. Sous la conduite de chefs tels que Toussaint Louverture, les esclaves insurgés passèrent d’une révolte à un mouvement de libération en s’alliant d’abord à l’Angleterre et l’Espagne, en guerre contre la jeune République française. La Convention promulgua cependant l’égalité des droits entre hommes blancs et libres à Paris le 4 avril 1792. Le 4 février 1794, elle étendit à toutes les colonies françaises l’abolition de l’esclavage décrétée à Saint-Domingue par ses commissaires, Sonthonax et Polverel. Rallié à la République, Louverture libéra les ports dont s’étaient emparés les Britanniques. En récompense, il fut nommé Général de l’armée française en 1796. Après en avoir envahi la partie espagnole, il étendit son autorité sur l’ensemble de l’île en se faisant nommer gouverneur à vie par la constitution du 12 juillet 1801.

L’indépendance

Voyant son autorité défiée, Napoléon, alors consul, décida l’envoi d’une expédition miliaire à Saint-Domingue au prétexte d’y rétablir l’ordre. Dirigée par son beau-frère, le général Leclerc, une flotte de 86 vaisseaux transportant 30 000 hommes se présenta le 4 février 1802 devant le Cap-Français. Parmi eux, les généraux Rigaud et Pétion, ainsi que Boyer, des « mulâtres » originaires de l’île. Cédant à la puissance du corps expéditionnaire après d’âpres combats, les lieutenants de Louverture, Christophe et Dessalines durent rendre les armes. Toussaint Louverture fut à son tour arrêté le 7 juin 1802. Déporté en France, il mourra interné au fort de Joux, dans le Jura, le 7 avril 1803. Mais la nouvelle du rétablissement de l’esclavage en Guadeloupe provoqua l’insurrection des généraux de couleur, qui rejoignirent l’armée indigène. Unifiée sous le commandement de Dessalines, celle-ci remporta la bataille de Vertières le 18 novembre 1803, qui aboutit à la capitulation de Rochambeau, le successeur de Leclerc. Redonnant à Saint-Domingue son nom indien d’Haïti, Dessalines proclama l’indépendance de la République le 1er janvier 1804 aux Gonaïves.

De Dessalines à Pétion

Couronné Empereur sous le nom de Jacques 1er, Dessalines fut assassiné en 1806. Le pays se scinda alors en deux sous l’autorité de ses anciens généraux. Maître de la région du Nord où il édifia des palais, comme celui de Sans-Souci, ainsi que la citadelle Laferrière, Christophe se proclama roi sous le nom d’Henri 1er en 1811. Distribuant des terres à ses proches, il instaura un « caporalisme agraire » pour faire revivre le système des « habitations » mais fut victime d’une rébellion et se suicida en 1820. Le président Pétion maintint, quant à lui, le régime républicain au sud de l’île où il procéda à des distributions de lopins de terre au plus grand nombre. Ce passage d’une économie coloniale fondée sur l’esclavage et les grandes plantations tournées vers l’export à une économie paysanne fondée sur la petite propriété individuelle et l’autoconsommation fut un des facteurs du déclin économique progressif de l’île. En décembre 1815, Pétion donna asile à Simon Bolivar et lui fournit des armes dans sa lutte pour l’émancipation des colonies espagnoles d’Amérique du sud. Il mourut en 1818.

La présidence de Boyer

Successeur de Pétion, Boyer profita de l’insurrection contre Christophe pour réunifier l’ancienne colonie en 1820. Puis il soumit la partie espagnole de l’île en 1822. Au pouvoir pendant 25 ans (soit le record de longévité des dirigeants du pays), Boyer édicta notamment un code rural restaurant la corvée en 1826 afin de dynamiser l’économie. Soucieux d’obtenir la reconnaissance par la France de l’indépendance d’Haïti, il proposa de dédommager les anciens colons. Mais les négociations piétinèrent. Dans une ordonnance du 17 avril 1825, le roi Charles X signa une ordonnance « concédant » son indépendance à Haïti en échange d’une indemnité de 150 millions de francs-or payable en 5 ans. Sous la menace de 14 bâtiments de guerre, Boyer fut contraint d’accepter ces conditions le 11 janvier 1825. Un emprunt de 30 millions souscrit auprès d’une banque française avec 6% de taux d’intérêt lui permit d’honorer la première échéance. Ramenée en 1838 à 90 millions payables en trente ans, cette dette ne sera soldée qu’en 1883.

Instabilité et gabegie

Boyer poussé à l’exil en 1843, un soulèvement chassa la garnison haïtienne de Santo Domingo le 27 février 1844 et proclama l’indépendance de la République dominicaine après 22 ans d’occupation. Fragilisé par la chute du cours du café sur le marché mondial et déchiré entre ses élites noires et mulâtres, Haïti fut victime d’une instabilité politique, économique et sociale chronique pendant les trois-quarts de siècle suivants. Succession de coups d’Etat et de régimes dictatoriaux tels que celui de Faustin Soulouque, empereur de 1852 à 1859, cette période fut également ponctuée de nombreuses révoltes de paysans, à l’image des « Cacos » au nord ou des « Piquets » au sud du pays. Prompts à se soulever, ces derniers constitueront longtemps l’épée de Damoclès de tous les dirigeants, y compris ceux qui s’étaient d’abord appuyé sur eux pour accéder au pouvoir. Haïti connut ainsi pas moins de 9 présidents entre 1908 et 1915. Ces évènements favorisèrent l’intervention américaine.

L’occupation américaine

Dès 1908, des compagnies américaines avaient acquis des concessions en Haïti, notamment pour construire une voie ferrée. Créée en 1910 par un consortium franco-germano-américain et d’abord affiliée à la Banque de l’Union Parisienne, la Banque Nationale de la République d’Haïti passa ensuite aux mains de la National City Bank. Réagissant au lynchage par la foule, dans l’enceinte de la Légation de France, du président Vilbrun Guillaume-Sam à la suite du massacre de 167 prisonniers politiques par ce dernier le 28 juillet 1915, le président Woodrow Wilson ordonna le même jour l’envoi de Marines à Port-au-Prince. De nouvelles élections furent aussitôt organisées puis un traité de protectorat ratifié par les chambres des deux pays. Les Etats-Unis s’engagèrent à fournir à Haïti une aide politique et économique en échange d’une occupation marquée par ce que l’opposition appela la « dictature bicéphale » du président Borno et du Haut Commissaire américain John Russell. Les deux décennies suivant le départ des troupes américaines en 1934 furent marquées par une relative modernisation de l’île avec l’émergence de villes portuaire dynamiques telles que le Cap, Jacmel et Jérémie.

Le Duvaliérisme

Elu sur un programme flattant la majorité noire « exploitée » par la minorité mulâtre, le médecin François Duvalier, alias Papa Doc, fut élu en 1957 mais durcit vite son pouvoir. Proclamé président à vie, il interdit l’opposition, supprima les libertés civiles et institutionnalisa la terreur par l’intermédiaire des tristement célèbres Tonton Macoutes, une milice sanguinaire responsable de milliers de disparitions. Instrumentalisant le concept de lutte des races, Papa Doc réhabilita le vaudou, rompit les relations d’Haïti avec le Vatican et persécuta le clergé catholique d’origine bretonne. Exploitant le péril communiste pour justifier sa répression, il ne put cependant empêcher l’isolement croissant d’Haïti, son déclin économique, ainsi qu’un important exode rural, rapidement transformé en exode tout court de nombreux haïtiens vers l’étranger. A la mort de François Duvalier, en 1971, son fils, Jean-Claude, lui succéda. Rompant avec la politique pro-négritude de son père, Bébé Doc entama de timides réformes et favorisa l’intrusion dans les affaires de l’Etat d’une bourgeoisie industrielle mulâtre satisfaite de cette façade libérale plus rassurante pour les investisseurs étrangers. La corruption du régime, une vague de répression sans précédent et la dégradation de la situation alimentaire achevèrent cependant de mécontenter la population. En visite en Haïti en 1983, Jean-Paul II déclara : « quelque chose doit changer dans ce pays ». L’Eglise dont le clergé s’était haïtianisé devint alors le catalyseur de l’agitation sociale. Des révoltes éclatent et Bébé Doc dut quitter le pouvoir en 1986.

Une transition démocratique mouvementée

Quatre ans après le départ de Jean-Claude Duvalier, l’installation au pouvoir du prêtre salésien Jean-Bertrand Aristide fut de courte durée. Chassé par un coup d’Etat militaire, le leader des quartiers populaires partit en exil aux Etats-Unis et fut réinstallé au pouvoir par le contingent américain en 1994. Débutèrent alors dix années d’instabilité politique, marquées par le premier mandat de René Préval (1995-1999) puis par le second mandat d’Aristide, lequel se solda par un nouveau départ en exil en février 2004, une intervention militaire franco-canado-américaine sous couvert des Nations unies et l’installation de la cinquième force onusienne en Haïti en moins de quinze ans : la Mission des Nations Unies pour la stabilisation d’Haïti (MINUSTAH). Au terme de son second mandat en 2010, M. Préval fut le premier président démocratiquement élu d’Haïti à céder le pouvoir à un autre chef d’Etat issu des urnes, Michel Martelly. Durement éprouvé par le tremblement de terre du 12 janvier 2010, qui a dévasté Port-au-Prince et provoqué autour de 250 000 morts, le pays a fait l’objet d’un afflux d’aide internationale qui n’a cependant pas servi de levier pour l’engager sur la voie du redressement.

Indications bibliographiques

  • François Blancpain, Haïti et les Etats-Unis 1915-1934, L’Harmattan, 2000
  • François Blancpain, La colonie française de Saint-Domingue, Karthala, 2004
  • Jean-François Brière, Haïti et la France 1804-1848 : Le rêve brisé, Karthala, 2008
  • Laurent Dubois, Histoire de la révolution haïtienne, Les Perséides, 2005
  • Catherine Eve-Roupert, Histoire d’Haïti, Perrin, 2011
  • Charles Etzer, Le pouvoir politique en Haïti, de 1957 à nos jours, Karthala, 1994
  • Laënnec Hurbon, Les mystères du vaudou, Gallimard, 1993
  • Laënnec Hurbon, Religions et lien social : l’Eglise et l’Etat moderne en Haïti, Le Cerf, 2004
  • Maximilien Laroche, Une société parallèle : la vocation du peuple ? L’Harmattan, 2009
  • Alfred Metraux, Le vaudou haïtien, Gallimard, 1977
  • Jean-Marie Théodat, Haïti - République Dominicaine : Une île pour deux, Karthala, 2003
  • Christophe Wargny, Haïti n’existe pas – 1804-2004 : 200 ans de solitude, Autrement, 2008

publié le 10/08/2016

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