Mission du responsable Agriculture de l’AFD

En 2016, l’AFD fête ses 40 ans d’activités en Haïti. Les missions en Haïti de responsables du siège de l’AFD sont l’occasion de rappeler, secteur par secteur, les grands principes qui sous-tendent les actions de cette institution, placée au cœur du dispositif français de coopération et dont la mission est d’agir pour lutter contre la pauvreté et favoriser le développement durable des pays du sud.

Entretien avec Jean-Luc François Responsable de la division Agriculture, développement rural et biodiversité de l’AFD à Paris

1) Quels sont les grands enjeux mondiaux de l’agriculture et comment l’AFD peut –elle contribuer à les relever ?

En 2050, la planète comptera neuf milliards d’habitants. La croissance de la population se fera essentiellement dans les pays en développement, notamment ceux qui n’ont guère amorcé leur transition démographique. Cela ira de pair avec une rapide urbanisation. Ce pourrait donc être une bonne nouvelle pour les agriculteurs. Malheureusement pas nécessairement. Certes, ils auront plus de clients urbains, mais encore faut-il que les villes se fournissent sur leur marché national. De plus, dans les pays où les bonnes terres sont rares, il naitra plus d’enfants que le marché du travail en ville permet d’absorber. L’urbanisation n’empêchera pas qu’il faudra continuer de partager les terres entre les enfants. Les inégalités entre villes et campagnes pourraient donc se creuser par réduction des revenus des agriculteurs sous le double effet de la réduction de la taille des exploitations agricoles et de la perte des marchés urbains approvisionnés par des importations.
S’ajoute à cela les effets du réchauffement climatique. Les agricultures y sont par nature extrêmement vulnérables, qu’il s’agisse des évènements extrêmes (sécheresse ou cyclone) ou des évolutions discrètes qui se traduisent par la hausse des températures (de 0,8°C à 1°C d’ici 2030 en Haïti) ou de la baisse des pluies (de 6 à 20% en Haïti). La vitesse du réchauffement est telle (2030, c’est demain !) que les agricultures devront adapter très rapidement leurs pratiques.

Pour relever simultanément les défis que posent la démographie et le climat, tout en faisant reculer la pauvreté, la faim et les inégalités (selon les ODD), il faut prendre vite les bonnes décisions de politique agricole car les systèmes agricoles doivent profondément évoluer. Chaque pays doit faire des choix en fonction de son histoire agraire, de son capital naturel, de ses avantages comparatifs, de ses choix politiques… Mais, il est clair que c’est vers une intensification la plus agro-écologique possible qu’il faut aller dans la plupart des pays d’intervention de l’AFD afin d’augmenter la productivité avec les meilleures marges possibles, en restaurant ou augmentant la teneur en matière organique des sols et des paysages, qui est un élément déterminant pour l’adaptation et le rendement. Cela ne se fera pas sans l’adhésion des agriculteurs, c’est-à-dire sans qu’ils trouvent leur compte à court et moyen termes. C’est-à-dire que cela ne fera pas sans une politique agricole nationale de transformation. C’est cela que l’AFD entend soutenir avec des interventions à trois niveaux : (i) Les politiques agricoles, notamment sur les questions clés que sont la sécurité foncière des exploitants agricoles, l’accès au crédit, les droits de douanes, la prévention des risques ; (ii) les filières agricoles inclusives, équitables, c’est-à-dire fondées sur les exploitations familiales performantes jouant un rôle dans la commercialisation et la valorisation de leurs produits et durables, économiquement et écologiquement ; (iii) l’équipement, le désenclavement et la protection ou la restauration du capital naturel des territoires ruraux, qui sont des conditions de la compétitivité des agriculteurs autant que de leur qualité de vie.

2) Faut-il donner la priorité à la sécurité alimentaire ou aux filières d’exportation ?

Ce n’est pas en ces termes que les responsables d’une politique agricole, ou ceux d’une agence comme l’AFD doivent raisonner. Faire le choix de l’autosuffisance alimentaire peut être très couteux : il peut être plus économique d’importer certains produits (ainsi des fruits tropicaux dans l’hémisphère nord, du blé au Sud …). Miser sur un nombre limité de produits d’exportation expose à la volatilité des marchés mondiaux (bonne production ici, baisse de la demande là) et à la chute de production nationale du fait d’une peste ou d’une sécheresse. La sécurité alimentaire d’un ménage urbain dépend de son pouvoir d’achat. La sécurité alimentaire d’un ménage rural dépend de ce qu’il produit pour sa consommation et de sa marge nette sur les produits qu’il vend, qu’il s’agisse de produits « alimentaires » (pour le marché local : maïs, haricot ou œuf), ou non « alimentaires car d’exportation » (le vétiver, le bois, le café, le cacao…). La « sécurité » vient de la diversité des produits. Mais elle peut venir aussi d’une spécialisation sur un produit qui valorise très bien la terre et le travail : ainsi des produits faisant l’objet de contrat équilibré ou de perspective de marché à long terme (ce que propose des acteurs du commerce équitable, et qu’offre des produits bénéficiant d’indications géographiques protégées et d’une bonne promotion . Au niveau d’un Etat, on parle plus justement de « souveraineté alimentaire » qui traduit bien que des priorités doivent être arrêtées « en toute souveraineté », sur les meilleurs options en terme d’emplois, de valorisation des atout du territoire et de balance commerciale agricole, compte tenu de ce qui peut être cultivés, de ce qui peut être vendus , d’une analyse des risques et des opportunités, des compétences actuelles des agriculteurs …. Il faudrait parler de « souveraineté agricole » avec une vision dynamique, offensive même, non pas de continuité de la tradition mais de changement en s’appuyant sur la tradition et sur des objectifs politiques de progrès social. Les projets que finance l’AFD doivent soutenir ce mouvement permanent d’ajustement et d’innovation, de conquête des marchés, en renforçant les capacités des agriculteurs, de leurs groupements et des administrations chargées des politiques agricoles.

3) Qu’est-ce qui vous amène aujourd’hui en Haïti ?

J’ai effectué, avec deux collègues agro-économistes de notre équipe parisienne (Claude TORRE et Benoit FAIVRE DUPAIGRE), une revue des projets que finance l’AFD (avec des cofinancements importants de l’Union Européenne) en matière d’agriculture. Nous avons envisagé avec nos partenaires haïtiens, les perspectives de développement de ce portefeuille, compte tenu des résultats obtenus et de leurs priorités. Claude et Benoit connaissent bien Haïti. Ce n’est pas mon cas. Je suis une exception car, Haïti est une référence très importante pour la plupart des agronomes et vétérinaires qui travaillent dans les pays tropicaux. Les agriculteurs haïtiens ont contribué à former plusieurs générations de collègues. Il était plus que temps pour moi de venir ici !

Avec les collègues de l’agence AFD de Port au Prince, nous nous sommes rendus dans la plaine des Cayes. Depuis 2013, la direction départementale de l’agriculture du Sud y met en œuvre un programme de Sécurité Alimentaire (SECAL) que l’AFD finance, son apport étant complété par des fonds que lui a délégués l’Union européenne. Qu’une administration déconcentrée mette en œuvre un projet est une innovation pour l’AFD. Les résultats sont là. 20km de canaux primaires du système d’irrigation d’Avezac ont été rénovés et nous avons assisté au lancement des travaux pour les canaux secondaires. Les producteurs ont été soutenu durant 5 campagnes maïs et haricots à travers des conseils techniques et des subventions. Leurs organisations ont été renforcées et ont engagé des réflexions sur le stockage, la commercialisation et la valorisation de leurs produits. La « sécurité alimentaire » de près de 800 producteurs a progressé, parce qu’ils produisent plus pour eux et pour vendre, selon la logique que j’évoquais plus haut. Nous avons relevé des marges de progrès et des décisions à prendre. Ainsi, il faut qu’une loi sur l’eau autorise aux associations d’irrigants de percevoir des redevances, sans lesquelles ils ne peuvent entretenir les canaux. Je m’étonne que cette compétence quasiment universellement conférée aux associations d’agriculteurs ne l’ait pas encore été en Haïti.

Par ailleurs, à la demande du Ministère de l’Agriculture, l’AFD pourrait financer le développement des filières cacao, café et vétiver. Ces filières présentent beaucoup d’avantages. La demande pour des produits de qualité comme Haiti peut les fournir est forte, notamment de la part d’opérateurs français disposés à offrir des prix rémunérateurs. Elles peuvent contribuer non seulement à l’amélioration des revenus des agriculteurs à court terme mais aussi à la restauration des paysages où elles sont cultivées. Elles doivent être pratiquées selon des techniques d’agro-foresterie et d’agro-écologique par lesquelles au lieu de les dégrader, l’agriculture restaure les bassins versants et le couvert forestier.

Ce type d’approche a été fort justement proposé par Haiti au titre des engagements conditionnels qui ont été pris lors de la COP 21 de Paris sur le climat. L’agro-foresterie permet en effet des co-bénéfices en termes de développement économique, d’adaptation au CC et de réduction des émissions de Gaz à effet de serre par l’agriculture, du carbone organique étant fixé dans les sols et les arbres. A la demande et avec les autorités Haïtiennes, l’AFD présentera une extension de ce programme au Fonds Vert qui a été créé pour soutenir les pays comme Haiti. Notre engagement, s’inscrit également dans le cadre de l’initiative« Haïti prend racine » portée par l’ONG de Sean Penn et que soutient la France.

Ces visites de terrain et les rencontres avec les autorités et avec de nombreux partenaires techniques et financiers d’Haïti, confirme la nécessité d’un changement d’échelle dans l’appui qui doit être apporté à Haïti dans les domaines de l’agriculture et des ressources naturelles. Nous allons y travailler. Haïti doit bénéficier des ressources additionnelles pour faire face au changement climatique. Les compétences haïtiennes et françaises permettent d’aller vite. Si les quelques décisions politiques nécessaires sont prises. A bientôt.

JPEG Depuis septembre 2009, Jean-Luc François dirige la division Agriculture, développement rural et biodiversité de l’Agence française de développement (AFD). Après avoir travaillé en Thaïlande, au Congo, en Mauritanie, en Côte d’Ivoire, à Madagascar et en Éthiopie en tant qu’expert auprès des administrations, il a occupé différentes fonctions au sein du Ministère français des affaires étrangères et européennes. Fonctionnaire, Jean-Luc François est inspecteur général de la santé publique vétérinaire.

Liens vidéos utiles :

publié le 10/08/2016

haut de la page