"Le 12 janvier, à 16 heures 53, le destin d’Haïti a basculé. Une fois de plus, une fois de trop. Engloutie, Port-au-Prince l’a été littéralement, en quelques secondes. Avalée par une faille invisible, sournoise, tapie dans les entrailles mêmes de la terre, comme un cancer que personne n’avait vu venir."
"Par delà l’enceinte effondrée de l’ambassade où nous nous trouvons, encore hagards, sous le choc, couverts de gravas, une clameur nous parvient rapidement. Celle de la foule. Comme un immense cri de douleur, d’effroi, d’incompréhension. Personne ici n’avait connu de séisme. C’était donc la main de Dieu. Dans la nuit, blanche de la poussière qui monte des ruines, les hurlements se fondent en un chant doux, poignant, comme une mélopée. Une plainte, certes, mais plus proche déjà d’une prière.
Très vite, une bonne nouvelle : aucun blessé parmi les agents présents à l’ambassade. Les bâtiments, en revanche, ont été lourdement impactés : deux sur trois menacent ruines, avec un accès quasi impraticable à nos stocks de sécurité. Nos moyens de communication sont également détruits, tout comme l’appentis en béton qui a écrasé les trois quarts de notre parc automobile. Le mur d’enceinte de l’ambassade est béant. Un générateur sur deux est inutilisable ; nos deux pompes à essence ont été arrachées de leur socle.
Au fil des heures, dans la soirée, les premiers témoignages convergent. Le lycée français a tenu, mais la Résidence de France s’est effondrée. Trois gendarmes français présents sur les lieux ont extrait des ruines deux de nos employées, dont l’une grièvement blessée. L’institut français est également dévasté, mais aucune perte n’est à déplorer.
A la nuit tombée, nos compatriotes commencent à affluer. Quelques ressortissants européens viennent chercher refuge et réconfort. Très vite nous sommes une centaine sur la pelouse de la "drop zone" qui fait face à l’ambassade. On entend les pleurs d’ enfants en bas âge ; quelques uns sont légèrement blessés ou simplement choqués.
Au milieu de la nuit, le premier blessé grave : un de nos agents locaux vient d’être extrait des ruines de sa maison par ses deux frères. Il hurle de douleur au pied du mât des couleurs : il a une jambe brisée, l’autre broyée.
Les informations glanées çà et là sont terrifiantes : le siège de l’ONU a été rayé de la carte, tout comme l’hôtel Montana qui n’est plus qu’un amas de béton. La ville basse, ainsi que tous les quartiers environnants ont été touchés. Ceux qui ont traversé la ville pour venir jusqu’à nous nous font le même récit, celui d’une sorte d’apocalypse : la ville n’est plus qu’un champ de ruines. Edifices publics, ministères, commissariats, hôpitaux, universités, écoles, rien ni personne n’a semble-t-il été épargné. Les voies de communication sont coupées et les rues sont jonchées de cadavres.
A l’ambassade, on s’organise. Par petits groupes, on tente de se frayer un chemin dans la chancellerie dévastée. On récupère ce qui peut l’être : des coussins, des couvertures, les moyens de communication encore utilisables, des rations de nourriture, des capsules de purification d’eau, quelques médicaments. Malheureusement la trousse de secours du poste a explosé sous le poids d’une armoire blindée. On récupère une partie de son contenu à la hâte. Les répliques se succèdent. L’une d’elles achève d’effondrer la partie où nous nous trouvions quelques minutes auparavant. L’ordre est donné de ne plus entrer dans l’ambassade.
Dans l’obscurité la plus totale, Maurice et Marine sont chargés de mettre en place une antenne médicale provisoire. Alain doit veiller à la juste répartition des rations de nourriture. Chantal tient les stocks d’eau et assure la distribution. Joseph écoute le réseau VHF des casques bleus (on entend,mais on ne nous entend pas...). Gérard scanne les radios locales. Christian restaure les téléphones satellitaires. Véronique commence à transmettre au Département les premières listes de survivants. Christophe passe de groupes en groupes, interroge, rassure, veille à ce que chacun se sente utile. La plupart des agents de l’ambassade sont sans nouvelle de leur propre famille. Chacun imagine désormais le pire ; tous restent à leur poste et s’efforcent de réconforter les réfugiés.
Gilles et Sébastien enfourchent une moto et partent en reconnaissance dans la ville. Les premiers, ils nous confirment que la piste de l’aéroport est praticable et que les gros porteurs peuvent s’y poser.
Vers 22h30, un cortège de motos se présente à nos grilles : ce sont les ministres de l’Intérieur et de la Justice, dépêchés par le Président de la République et vaillamment escortés par le directeur général de la police nationale. Ils sont sous le choc, le DGPN est blessé, il tournera toute la nuit dans la capitale dévastée. Tous ont échappé de peu à la mort. Le Chef de l’Etat est sain et sauf, mais plusieurs ministres restent injoignables. Le Président Préval compte sur notre soutien. Il fait appel à l’aide internationale.
A deux reprises, durant cette même nuit, des milliers de personnes courent, hagards, implorant la clémence de Dieu. Ils fuient une nouvelle catastrophe annoncée par la rumeur : après le séisme, un tsunami. L’eau devrait monter et emporter ce qui reste de la ville et de ses habitants. De l’ambassade, nous observons cette foule éperdue, qui cherche à atteindre les points hauts de la capitale. L’instruction est donnée de ne pas bouger et d’attendre.
A l’aube, après une nuit sans sommeil, une série de nouvelles atroces, comme une première gifle au réveil. Le corps de la petite fille d’un de nos coopérants a été retrouvé sous les décombres de sa maison, en face de la Résidence. Sa grand-mère est toujours sous les gravas. Les deux filles de notre attachée culturelle sont elles aussi portées manquantes sous leur maison effondrée.
Le soleil apparaît, la vie reprend. Il faut un peu l’aider, on s’organise. Paris est à la manoeuvre. Le centre de crise nous informe que les secours sont en route. L’urgence : trouver des véhicules et du carburant pour conduire les blessés jusqu’à l’aéroport, transporter les sauveteurs, sécuriser les convois. Il faut également se procurer des téléphones portables, établir la liste des personnes à évacuer, définir un ordre de priorité. En milieu de journée, les efforts de notre petite communauté commencent à payer. A coup de réquisitions, de trocs, d’appels aux bonnes volontés, l’ambassade dispose d’une quarantaine de véhicules en état de marche. Les pompes à essence sont réparées, nous avons une dizaine de nouveaux téléphones cellulaires. La Minustah accepte de nous prêter un camion. Les réfugiés continuent d’affluer.
A la tombée de la nuit, les renforts aériens atterrissent enfin : trois avions militaires de type "Casa" venus de Martinique, avec à leur bord, des sauveteurs, des médecins, des gendarmes et le matériel nécessaire à leur déploiement immédiat.
Minuit passé, les avions militaires redécollent. Ils emportent avec eux une centaine de ressortissants français, européens et haïtiens. L’évacuation a commencé. La recherche des survivants, haïtiens et français, se poursuivra pendant vingt-et-un jours."
Ce texte de l’ambassadeur Le Bret, rédigé en avril dernier, avait été publié dans le dernier numéro de Correspondances, la revue interne du ministère des Affaires étrangères et européennes.
