Port-au-Prince, 11 novembre 2009
Commémoration de l’armistice du 11 novembre 1918 et cérémonie à la mémoire du Commandant Philippe Kieffer
Allocution prononcée par l’Ambassadeur Didier Le Bret
Monsieur le Président de la République,
Monsieur le Représentant spécial du Secrétaire Général des Nations Unies,
Messieurs les Ambassadeurs,
Messieurs les Anciens combattants,
Mesdames et Messieurs les Membres de la famille du Commandant Philippe Kieffer,
Messieurs les représentants des autorités civiles et militaires,
Officiers et sous-officiers du contingent français de la Minustah,
Monsieur le Président de la Section du Souvenir français en Haïti,
Madame et Messieurs les Présidents d’associations françaises,
Monsieur le Proviseur, bien chers élèves,
Chers collègues, Chers compatriotes, Chers amis,
Nous sommes réunis ce matin pour commémorer, comme chaque année, la fin d’une guerre. Une guerre meurtrière qui a impliqué plus de nations, engagé plus de soldats et fait plus de victimes que tous les conflits antérieurs. A la 11ème heure du 11ème jour du 11ème mois de l’année 1918, les canons se sont tus. En quatre années, la première guerre mondiale a fait 10 millions de morts, 20 millions d’invalides.
L’ultime survivant de ces combats, l’ultime fils de cette « mère barbare du XXème siècle », s’est éteint il y a deux ans. Il portait le nom chantant et biblique de Lazare Ponticelli. Le témoignage de ces soldats continueront longtemps encore de nous hanter : l’horreur des combats, les années passées dans la boue et le sang, la peur de la mort, la mort le plus souvent... Mais aussi l’amour profond qu’ils portaient à leur terre, à leur pays ; leur conviction que leurs souffrances n’étaient pas vaines, puisque cette guerre devait nécessairement être la dernière.
Leurs espoirs ont été déçus. Vingt ans après ce déchaînement de violence, de nouveau le monde s’embrasait.
A l’aube de ce conflit, Monsieur le Président, un fils de Port-au-Prince va marquer l’histoire : Philippe Kieffer, né en Haïti en 1899, de parents français.
Nous venons d’entendre le parcours extraordinaire de ce fils d’Haïti, banquier, sportif, polyglotte. Nous savons également son attachement à sa terre natale, son premier mariage avec une citoyenne haïtienne, Mlle SCOTT, leurs enfants nés à Port-au-Prince.
Le 9 mai 1939, Philippe Kieffer, réserviste, annonce à l’armée son souhait de rentrer en France. Il tombe alors amoureux d’une belle anglaise, votre mère, Mme Kieffer. Il décide de refaire sa vie. Un bouleversement arrivant rarement seul, l’histoire le rattrape : il s’engage à Bordeaux le jour de la déclaration de guerre, le 3 septembre.
Rescapé de Dunkerque, il rejoint Southampton à l’appel du Général de Gaulle. Il s’engage dans les forces navales françaises libres le jour de leur création, le 1er juillet 1940. Il participe ensuite à la bataille d’Angleterre sur le Courbet avant d’obtenir, de haute lutte, l’autorisation des autorités françaises d’entamer des négociations avec l’armée britannique pour la constitution du tout premier commando de la France libre.
L’accord tombe en 1942 : avec une vingtaine de volontaires français, il suit à 43 ans l’entraînement des troupes d’élite au camp d’Achnacarry et devient le premier étranger à recevoir le mythique béret vert.
Les volontaires se pressent désormais pour intégrer cette unité dont chacun sait qu’elle sera la première formation militaire de la France libre à porter le combat dans l’hexagone.
En 1943, les “commandos Kieffer” sont suffisamment nombreux pour former le 1er Bataillon des Fusiliers Marins Commandos. Ils multiplient alors les coups de mains et les opérations d’infiltration sur les côtes européennes.
Le 6 juin 1944, Kieffer et ses 177 hommes sont de la première vague d’assaut lors du Débarquement. Aux côtés de leurs camarades britanniques, ils défont un ennemi cinq fois supérieur en nombre, prennent Colleville et font leur jonction à Pegasus Bridge avec les parachutistes de Lord Lovat. Philippe Kieffer est blessé à deux reprises lors du D-Day : il n’acceptera de rejoindre un hôpital de campagne qu’une fois la victoire acquise.
Seule unité française constituée à avoir participé au Débarquement, le 1er BFMC est invité, le 26 août, à défiler sur les Champs Elysées. Une photographie de l’époque - que vous avez, je crois, toujours sur vous, Madame - nous montre le Capitaine de Vaisseau Kieffer marchant à la tête de ses hommes.
On sait moins, pourtant, que ce fils d’Haïti était peut être le seul Français à n’avoir pas ce jour-là le cœur à la fête. Il avait en effet appris trois jours plus tôt que Claude, son fils, âgé de 21 ans, venait d’être fusillé. Engagé dans la Résistance sans en avoir parlé à son père, il avait été dénoncé à la Gestapo par un collaborateur. Claude Kieffer, Monsieur le Président, est né à Pétionville en 1923, il est mort pour la France en 1944.
Philippe Kieffer combattra ensuite en Belgique et aux Pays Bas, jusqu’à la victoire finale. Après sa démobilisation, son oeuvre lui survivra : les commandos de marine actuels sont les héritiers du 1er B.F.M.C.
Le Commandant Pascal Le Barbier, Pacha de la Frégate “Ventôse”, les représente, en ce jour où nous rendons hommage à leur fondateur. La dernière née de ces unités des forces spéciales, créée en 2008, porte d’ailleurs le nom de Philippe Kieffer.
La geste des commandos Kieffer est désormais connue bien au-delà de nos frontières. Il est pourtant un mystère que ni les historiens, ni même ses proches n’ont jamais réussi à éclaircir tout à fait : comment un homme de 40 ans, banquier, un honorable père de famille, coulant des jours heureux loin d’une Europe en proie aux convulsions, a-t-il fait le choix non seulement de rejoindre la France libre, mais de subir le dur entraînement des “troops” britanniques, puis de participer, à la tête de ses hommes, aux combats les plus meurtriers de la seconde guerre mondiale ?
Sans doute, comme la plupart des Français de l’étranger, avait-il une trop haute opinion de son pays pour accepter la défaite de 1940 et l’humiliation de la collaboration. Bien des soldats de la France libre étaient eux aussi nés outre-mer.
Mais pour Philippe Kieffer, l’atavisme a sans doute compté autant que le patriotisme : en bon fils d’Haïti, première République Noire à avoir conquis de haute lutte son indépendance, il ne pouvait qu’aimer la liberté et refuser l’oppression.
La France lui en est éternellement reconnaissante. La France est reconnaissante à Haïti d’avoir donné naissance à l’un de ceux qui ont sauvé son honneur.
Monsieur le président,
Dans un instant, vous allez dévoiler une plaque à la mémoire de Philippe Kieffer, compagnon de la libération et fondateur des commandos de marine.
Avec la section locale du Souvenir français, nous avons voulu l’installer en lisière d’un des jardins tropicaux qui bordent l’ambassade : en terre française, mais sous les frondaisons haïtiennes. Puisse cette stèle nous rappeler ce que nous devons à ce héros. Puisse son exemple nous rappeler ce que nos pays ont en partage : une même passion pour la liberté.
Et c’est sous le drapeau européen, aux côtés de l’ambassadeur de la République Fédérale d’Allemagne, deux jours seulement après le 20ème anniversaire de la chute du mur de Berlin, que nous rendons hommage aujourd’hui à la mémoire de tous ceux qui sont tombés durant la Grande Guerre.
Je vous remercie.
